Miriam Ruisseau

Rien ne me destinait à être photographe.
Dans mon milieu, aller jusqu’au bac était déjà une performance. Alors exercer un métier artistique n’était même pas imaginable. À 17 ans, parce que j’aimais Michel Tournier, un ami m’a offert mon premier appareil réflex. Je n’avais d’autre ambition que de prendre mon frère, ma grand-mère, les arbres. Déjà les arbres.
Et les petits riens —le désordre d’un lit, une boîte, des cailloux. Je ne savais pas que je déposais là les premières notes de mes partitions intimes.
Petite fille, j’avais été experte en découpages de magazines et autres collages improbables. D’où m’était venue cette lubie ? Mystère. Ainsi, après la philosophie puis la littérature anglaise, sur un coup de tête, j’ai choisi la photographie, abordée toujours de manière littéraire, comme une écriture possible. Au sortir de l’école, où Frank Horvat et Jean-François Bauret m’avaient inoculé la rage de continuer, j’ai tout de suite travaillé —reportage industriel, social— en glissant vers le portrait et en alternant toujours avec l’enseignement). Un voyage décisif en Espagne va m’encourager à développer mes recherches personnelles où l’humain (dans son environnement — social, géopolitique, mais aussi poétique) aura toujours sa place, même s’il n’est pas toujours présent « physiquement » dans mes photographies.
Ce sont la mémoire, la trace, la rémanence qui m’intéressent, et c’est au fil de mes différents voyages que je tente de les localiser, de les reconnaître et de les imager.

Trebujena

Le travail que je présente m’a pris dix ans. Plus exactement je lui ai consacré dix ans (entrecoupés par d’autres travaux, bien sûr). Dix ans de lents cheminements, de doutes, de grands moments de plénitude et de conversation avec la nature, de temps suspendu, de retours. Je l’ai abordé au début comme un documentaire sur un fleuve, de la source à l’océan, pour dire l’Espagne que j’aime viscéralement et où j’ai tant marché, mais n’avais pas imaginé alors qu’il m’emporterait si loin, et si longtemps.

Il y eut de nombreuses embûches, mais je les ai toujours balayées par un acharnement à continuer comme si ma vie en dépendait.
Et donc, chaque année, dès que le moment s’y prêtait je repartais por mis tierras.
Au départ je voulais toutes les saisons mais en fait, étrangement, non seulement j’ai réalisé que ce n’était pas nécessaire, mais surtout il n’y avait pas de grosses différences de météo d’un mois à l’autre. Ou plutôt j’ai eu tous les temps à la même saison. Très vite, j’ai compris qu’un sujet comme celui-ci, tellement associé à la littérature, ne pouvait pas être un simple constat paysager, pourtant passionnant, mais que je devais davantage m’impliquer car il s’agissait bien, aussi, d’un « voyage intérieur », même si j’utilise cette expression avec précaution tant elle est galvaudée. J’ai donc choisi une orientation plus poétique, plus intimiste malgré l’apparente extimité du propos, en tout cas d’ouverture vers le possible qu’offre l’océan.

Lieu d’exposition

Carré du THV

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